Steel-pan

de Vincent Goulé

I

Il avait froid, il faisait toujours nuit, la lutte contre le sommeil lui avait échappé, une fois de plus. Il était trempé de la poitrine aux genoux. Son lit comme toutes les nuits lui faisait l’effet d’une baignoire de pisse. Il se haïssait, on pouvait lire dans une marge d’un cahier : c’est une triste figure, c’est un reflet affreux, l’âme envahie d’injures, dont je suis amoureux. L’autre partie de la nuit consistait à sécher jusqu’au matin. Son corps lui avait encore échappé.

Un jour sa mère lui avait dit : « Comment tu feras pour ta nuit de noce ? ». Une dispute sévère s’était engagée. La remarque en tout point judicieuse enfonçait le garçon. Elle trahissait son désarroi de mère.

Elle avait tout essayé, il avait tout subi, l’un et l’autre vivaient en camp retranché. Le matin il attendait qu’elle se casse au boulot pour descendre de sa tanière. Ne pas répondre à la question du matin était une façon de mieux commencer la journée.

Son lever commençait par un trou béant, n’avait envie de rien, ne s’accrochait à rien. Dans la mise en route des fonctions vitales, il y avait en tout premier lieu rétablir l’oxygène fourni par l’électrophone.

A fond, dès le matin de préférence Christian Vander, le batteur compositeur de Magma. Il jouait un morceau qui décrochait le papier peint tout seul, intitulé « Mékanik Destruktiv Kommando ». Un pur extrait de condensé de rage à l’état brut.

Le bahut n’était pas son moment préféré non plus. Nouer des liens ne l’intéressait pas. Impossible d’inviter qui que se soit.

Même le chat ne montait pas dans sa chambre au grenier indisposé par les relents de latrines. Le psychologue avait dit « foutez lui la paix », ce qui s’était traduit par : espace sanctuarisé, réserve pour indien ou territoire pour phacochère. Sa chambre était comme lui un lieu à l’abandon. Il n’aurait pas non plus pris le risque d’être invité et surtout pas invité à dormir. Donc fermeture totale aussi de ce coté-là, ce qui lui valait une assez mauvaise réputation. Comme tous les garçons, il fuyait la douche, parfois il sentait l’hospice.

Sa mère, d’origine italienne, l’avait appelé Ettore. Ce qui faisait office de copains à l’école le surnommait « Ettore pas cent balles », lui qui était toujours fauché.

Son seul refuge à lui c’était la musique. Le soir en rentrant du bahut, son premier geste pour se laver la tète, consistait à mettre un disque. Presque toujours le même. Une pochette de trente-trois tours devait le marquer pour longtemps. Il y avait le visage d’une lune rubiconde et d’un sourire disgracieux dont les teintes criardes formaient plus une grimace et laissaient l’impression de sentiments déroutants. Ce disque racontait l’histoire d’un royaume, d’un souverain corrompu où les puissants régnaient avec perversité.

Chaque morceau le remplissait d’une charge émotive inouïe. La puissance des synthétiseurs, des guitares, le mélange des voix en forme de chœur. Il y avait surtout l’impact d’une rythmique solide incroyablement efficace qui le happait entièrement. L’écoute répétitive ne le lassait jamais.

Il rentrait tôt pour être sûr que la maison soit vide, pour pousser à fond l’électrophone de la guilde. Une « racle-sillon » qui vous endommageait le disque dès la première audition. Mais qu’à cela ne tienne, la magie de ce disque le tenait en haleine. Ne pas l’écouter, fusse une fois par jour, lui faisait mal au ventre. Il fallait qu’il l’entende sa vie en dépendait.

L’action lui tenaillait les tripes à tel point qu’il avait récupéré les fameux barils de lessives en carton qu’une andouille de publiciste essayait d’échanger contre un seul baril d’autre chose. Heureusement les ménagères résistaient. Aux poubelles de l’immeuble, on trouvait toujours plusieurs modèles de tout un tas de marques, sauf de celle du crétin de la télé. L’idée d’avoir une batterie devenait une idée fixe. Une batterie à lui, rien qu’à lui, un rêve. Comment y parvenir alors qu’autour de lui sa passion dérangeait et l’on espérait même qu’elle allait disparaître. Personne dans son entourage n’avait de notions musicales, pas même un accordéon. C’est dire la pauvreté d’une instruction cantonnée au pipeau qu’il fallait trimballer jusqu’en troisième. C’était la première fois qu’il se fabriquait une batterie. Il disposait les fûts devant lui et frappait comme un dément à l’aide de règles en bois, le modèle carré qui sert aux profs de math à taper sur les doigts.

Quelque chose de bizarre se produisait alors, ses mains devenaient moites et son corps maladroit. Il avait fini par apprendre par cœur les noms des musiciens du groupe, et son dieu à lui s’appelait Bill Bredford, le seul batteur capable de jouer en quinze temps – deux fois sept et demi – Il ne s’était pas rendu compte que mêmes ses copains se foutaient de sa gueule. « T’es même pas capable de reconnaître un rythme à quatre temps. Ah ça ! T’as le rythme dans le sang, dommage que t’aies une mauvaise circulation. »

C’est vrai qu’il inventait à Bill des vertus imaginaires. C’est vrai qu’il remettait souvent le même passage, dans l’espoir de parvenir à recopier le maître. Ce passage l’enivrait et le laissait exsangue, essoufflé d’impuissance et de rage. La transe le saisissait à l’écoute, soit il éventrait ses bidons en cartons soit l’une des règles volait en éclats. Son corps le distançait et la pulsion nerveuse souvent à contre temps s’épuisait finalement jusqu’à la tétanie.

Le disque continuait sans lui il n’avait pas le choix, il était bien forcé de l’entendre sans bouger, de rester sans mouvement, se laisser envahir par le rouleau compresseur de cet infatigable batteur. Son corps lui échappait ; il ne pouvait pas suivre, cette déroute intérieure faisait monter en lui comme une mélancolie.

Au détour d’une promenade, il avait découvert qu’à Chemilly-Lavenue, il y avait un conservatoire qui ouvrait l’année prochaine une classe toute nouvelle, une classe de percussion.

« Putain y s’passe quelque chose enfin à Chemilly- Laglue ». Habiter à Laglue ça voulait tout dire…

Le côté conserve le rebutait un peu mais le côté percu lui plaisait pas mal. Et puis il connaissait la secrétaire du lieu. C’est elle qui vendait l’huma l’dimanche devant l’bazar qu’écrase les prix, enfin les proutes comme disait Coluche.

Elle connaissait de vue tous les gamins du coin. Ettore était apparu dans l’encadrement de la porte du secrétariat.

« Alors mon garçon tu rentres ou tu sors ?»
« Euh j’sais pas… c’est quoi la percussion ? »
« C’est nouveau, ça démarre, on cherche du monde. C’est surement fait pour toi – j’ t’ai déjà vu toi tu fouilles dans les poubelles hein ! Les barils de lessive… Tiens, prends un bulletin d’inscription. »
Ettore regarde la feuille « Mais c’est hors de prix. »
«Tu diras chez toi qu’on vienne me voir, on peut payer en plusieurs fois ». Alors ça te botte, Ettore ?

Léontine n’était pas canon, mais elle était vraiment sympa. Il avait fallu faire le siège du ministère des finances familiales pour débloquer la ligne de crédit nécessaire à l’inscription, mais Léontine avait fait merveille.

II

Le Professeur de percussion était plutôt jeune : les cheveux ras, le regard bleu. On aurait dit un Husky parce que ses cheveux avaient prématurément blanchi. Mince, jean, T-shirt noir, neutre.

Le premier contact s’était bien passé. Il avait expliqué que dans un premier temps, il fallait seulement avoir les baguettes et le livre de solfèges des rythmes. On pouvait bien sûr faire l’achat d’un tampon de percussion, ou louer une batterie sourde.

Enfin, il avait précisé qu’en l’absence de tampon, on pouvait toujours utiliser un vieux bottin, c’est-à-dire pas celui qui vient d’arriver à la maison mais les autres, ceux qui ont deux ou trois ans. A la fin du cours, je venais le voir pour lui parler de mes barils.

Il avait trouvé l’idée intéressante et m’avait suggéré de garnir le fond d’une découpe arrondie de 150 à 200 pages et de les faire tenir avec du scotch armé « tu sais le rouleau gris »
« Tu fermes complètement le cul du baril avec, OK ? » Il avait ajouté aussi que je pouvais obtenir une variante dans les sons, même si ceux-ci restaient mat en faisant varier la profondeur donc la longueur du fût de lessive. « Plus le fût est long, plus le son est grave, tu verras. » « C’est sympa cette idée de récupération. Tu pourras l’expliquer aux autres .La prochaine fois, amène un modèle. »

Il fallait encore trouver des baguettes. Il avait dit du dix ou du douze tète nylon. Je n’osais revenir à la charge pour une rallonge supplémentaire. Comme les autres j’allais sur la N20 à la Croix de Berny chez l’inévitable « Antonin-Musique ».

Je suis resté l’après midi entière dans cette boutique étriquée. Elle débordait de monde. Faut dire qu’il y avait de tout. Des pianos, des pianos d’études, des pianos Schimmel des pianos du schmoll, des Yamaha, des électriques des et des et des… à vous donner le tournis. Il y avait bien sûr des guitares, des guitares sèches, des guitares classiques, des guitares folk, des acoustiques, des country–jazz des électriques, rock, rockabilly, des Bass, des Fender et la Strato-Caster celle des Rolling-Stones. Et puis aussi la section vents, les flûtes, des saxophones rutilants de toutes tailles. J’oubliais une rangée de violons à n’en plus finir. Et surtout, il y avait des batteries les prestigieuses Gretch ou Sonor, aux prix vertigineux et qui faisaient mon admiration, les cymbales étincelantes, des grosses, des petites, des Charleston, des cloutées et les fameuses Zyldjanes fabriquées en Turquie.

Il y avait une surchauffe épouvantable issue d’un éclairage de foire avec des dizaines de spots multicolores et de la chaleur inhumaine, des clients parfois gentils, souvent agacés et détestables. L’attente était très longue et Antonin très volubile. Il avait une anecdote pour chaque client « Vous avez fait le bon choix. »

Quelque soit l’instrument, il en avait joué personnellement lui-même et fait avec une prouesse ce que le client aurait bientôt la satisfaction de faire à son tour.

Parfois j’arrivais à la caisse « C’est combien ça ?» « Ah ! Tout ça et y a pas moins cher ? » « Si ! Retourne à gauche en bas »

16H, 17H, 18H, j’étais passé trois fois sans rien prendre. A la fermeture j’étais assis sur un emballage de grosse caisse.

« Alors, qu’est ce que tu fous là »
« J’ai rien trouvé et puis j’ai pas d’argent, vous auriez pas une vieille paire de baguettes un peu abimée, qui sert à rien, j’sais pas un truc au rebut quoi »
« Y a pas de rebut ici, tu te trompes d’adresse, tires-toi je ferme »
« NON »
« Quoi NON ? Tu te moques ? »
« Non j’peux pas. Maintenant j’suis inscrit en Percu, j’peux pas faire le cours sans baguettes. »
« Non mais, t’es bouché ou quoi. C’est pas l’armée du salut ici » Interloqué par sa propre réplique, il se souvient en effet que dans l’orchestre de l’armée du Salut il y a un tambour ; ça faisait dix ans au moins que cette paire de baguette de tambour lui restait sur les bras. Elle pouvait bien avoir été volée et sortir enfin de l’inventaire. Antonin le toisa du regard et pour qu’il foute le camp, il lui dit « Tiens, prends ça et ne reviens pas ». C’étaient des baguettes monstrueuses en ébène du 18 au moins mais des baguettes quand même. « C’est bien ça va te muscler les poignets, comme à la garde républicaine. On y trouve d’excellents percussionnistes », avait dit son prof.

L’année était passée comme une trainée de poudre avec l’impression que cette année encore, il manquait quelque chose comme une allumette et j’te l’donne en mille Emile un baril de poudre. Les barils, Ettore en avait maintenant la nausée. Il ne s’était pas attendu à suivre une ligne dans un cahier de solfège pour faire « Tac Tac Poum Tac Poum Tchiii ». Le solfège des rythmes l’avait passablement rebuté et il avançait lentement dans une progression qui ne lui correspondait pas. L’année avait été maussade, les résultats aussi et son orientation choisie par d’autres. L’ensemble de ses « non-choix » avait été refusé par le « comité de salut public », disait-il. L’histoire était la seule matière où il dépassait la moyenne. Par hasard il restait de la place pour faire une troisième en chaudronnerie au lycée Youri Gagarine de Prolograd-sur-Seine, et ce fut chaudronnerie.

III

L’été commençait par un désœuvrement. Il avait malgré tout choisi de continuer la percussion, donc de ne pas aller en Colo. Surtout pas, avec son handicap. De toute façon c’était Percu ou Colo. Le choix n’était pas difficile. Demain il remettrait son vélo en état pour aller faire un tour.

Il errait dans le no man’s land qui existe parfois entre deux communes. Une invention débile chère à nos urbanistes planificateurs, qui spécialisent les territoires : la ZAC, zone d’activités attention à la marche du C, elle est concertée. Surtout la ZAC des « Contamines », les rues avaient des noms de sommets. Par quel miracle un terrain plat devait évoquer un relief montagneux. Donc « Les Contamines » proche de chez Ettore étaient constituées de gigantesques boîtes à chaussures en tôle, dont certaines ne servaient plus à rien, vu que la technostructure amorçait un nouveau virage industriel sans industrie ; bref le premier bâtiment était occupé par une entreprise de …Bof, on sait pas quoi, puis ensuite les manouches s’affairaient spontanément au désossement d’un immeuble à louer depuis bien longtemps.

Au fond il y avait un bâtiment plus ancien genre 1930 en brique avec une toiture en shed, enfin en Z serait plus convenable pour comprendre que la toiture était hérissée comme le dos d’un stégosaure. C’était un atelier de construction mécanique abandonné. Même les manouches n’avaient pas voulu l’investir. La cour était encombrée de bidons louches voir suspects, ça les avait rebutés. Il y a des limites quand même.

L’inspection de ce territoire inspirait malgré tout Ettore qui franchit la clôture éventrée. Les mauvaises herbes avaient repris le territoire d’une voirie inusitée. On pouvait rentrer comme dans un moulin.

A l’intérieur les sheds laissaient pénétrer une lumière spectrale en opposition avec la crasse des murs et des sols. Il flottait dans l’air une odeur de gras de machine.

Au centre trônait un pont roulant. Un palan muni d’un crochet pendouillait silencieusement comme la potence du temps aux arrêts. L’ambiance était sinistre et l’on retrouvait, en plus grande quantité encore, des fûts d’huile de machine, vides pour la plupart.

Dans un angle, quelques bureaux en vrac dont celui du chef d’atelier, seul timonier des derniers moments, qui semblait moins atteint par le naufrage de la liquidation.

Ettore trouva le lieu à son goût et le lendemain y transporta sa batterie sourde pour y passer l’été au calme. Il venait maintenant tous les jours, récupérant à droite et à gauche des éléments de mobilier, des chaises désossées faisaient office de pieds pour ses fûts de carton. Il venait jouer tous les jours, avait même apporté le satané cahier de solfège des rythmes. Suprême amélioration, un couvercle en métal suspendu à l’ossature du faux plafond par une ficelle faisait office de cymbale.

Une après midi, s’étant arrêté de jouer, il rodait dans l’atelier principal, jetait des boulons aux carreaux, œuvrant lui aussi à la déconstruction. L’un des boulons heurta un fût en faisant résonner une sonorité nouvelle. Il regardât les fûts différemment, en sélectionna quelques uns, les rassembla autour de lui.

Certains outils abandonnés sur les établis fournissaient des manches en bois. Des gros tournevis furent aussi réquisitionnés ainsi qu’une paire de gants de métallo en croûte de cuir. Il récupéra dehors des parpaings pour servir de socle afin d’améliorer la résonnance des fûts.

Il essaya les fûts tour à tour, l’orchestre des bidons était né, sous le fracas sonore amplifié par les structures des charpentes métalliques façon tour Eiffel. Chaque bidon avait un son particulier, la recherche d’un ordonnancement commença.

IV

La rentrée n’avait rien d’enthousiasmant. L’année fut laborieuse. Coté chaudronnerie, c’était épouvantable. Apprendre les métaux et leurs usages, les cuivres, les aciers, les aluminiums, les étains, les alliages, les bronzes. Les théories techniques, le bosselage, le repoussage, le laminage, le tréfilage, la fonderie, le moulage, le démoulage et j’en oublie. Comme l’Annapurna, ça lui passait à huit mille au dessus de la tète. Il merdait lamentablement chacune des tentatives de pièces.

Coté perso c’était stable : humide avec avis de vent frais, une sorte de Finistère intérieur. Coté Percu, c’était le drame, sa nervosité intérieure lui interdisait toute forme de progrès.

Le prof était bien lancé dans son cours. « Bon ! Je vous accompagne du pied pour vous caler le tempo de base à mon signal trois, quatre. » Ses grosses godasses faisaient Plonc Plonc sur le sol en linoléum de la classe quand soudain elles se mirent à faire Plic Plic. Baissant son regard attiré par cette anomalie il découvrit un filet jaune qui venait de la chaise d’Ettore assis devant lui. Sans se démonter, le prof fit « STOP j’ai une autre idée d’exercice ; on va commencer avec Ettore qui reste là. Les autres vous sortez. Vous prenez un tampon de percussion, vous vous entrainez individuellement dans la cour. Dans dix minutes vous revenez et je vous écoute un par un comme à l’examen, d’accord ? Alors, en route. »

« Mais c’est quoi ce bordel, Oh ! T’as quel âge Ettore… ? » Rupture de digue numéro deux : Ettore part en sanglots. Il sentait au fond de lui comme un effondrement gravitationnel. Il aimait bien ces mots : effondrement, c’est joli, ça ressemble à Berlin en Novembre ’45, comme la photo dans son livre d’histoire. Il aimait inventer des étymologies : Gravitationnel comme, c’est grave et passionnel, ça fait gravitationnel.

Il n’arrivait pas à articuler un son, l’oppression dans sa poitrine était trop forte. Il n’osait pas expliquer l’inexplicable, la honte trop intense et le motif futile. Il n’osait pas vivre tout simplement.

« Bon ! Tu m’écoutes, on reparlera de ça plus tard. Pour le moment, je te joue le truc, je veux un roulement très faible qui monte crescendo et qui s’arrête sur un break c’est à dire les bois plaqués sur le cerclage de la caisse claire. Maintenant, tu fais le ménage et tu te tires en douce. Tu passes au rez-de-chaussée aux lavabos des petits, ils ne sont pas là. Tu enlèves ton pantalon, tu le rinces, tu l’essores, tu le remets, de loin t’auras un pantalon foncé avec un couleur uniforme, tu comprends ? Voila ! »

« Merci Prof »
« Je m’appelle pas prof, ni toi grincheux. » Il se rendit compte qu’au bout d’un an Ettore n’avait toujours pas retenu son nom. « Je me suis présenté au début de l’année moi c’est Alberto Delavega. »
« Ah ! Delavega comme Zorro, alors vous êtes parents. »
« Tire-toi p’tit con. »

V

La fin de l’année approchait. Finalement il passait en seconde année de chaudronnerie. Son prof lui avait expliqué que dans son cas un redoublement même mérité ne servirait à rien pour deux raisons. « La première, c’est que tu es assez intelligent pour faire deux années en une et en second lieu, je ne me vois pas passer trois ans avec toi. Alors ou tu mets les bouchées doubles, ou tu te casses, OK ? »

Par contre, en Percu, le diagnostique était réservé. Il fallait qu’ils se parlent Alberto et Ettore. « Tu vas pas t’en tirer comme ça mon gars faut qu’on cause, tu fais quoi cet été. » « Ben ! Je reste c’est Colo ou Percu, donc c’est pas Colo ». « OK, je suis un peu dispo en Juillet, en Août, je suis en tournée. Alors je t’attends à l’atelier chez moi rue d’Alesia, on va reprendre l’année ensemble et puis on verra bien. »

Il était attendu pour 14H30. Il était en avance, arrivé devant le N° de la porte, il était nerveux. Il franchit le porche. Derrière l’immeuble de façade se trouvait une cour et un premier jardin. Au fond il y avait une grille et une sorte de gros pavillon avec un autre jardin privatif devant, comme ci un plus grand jardin avait été coupé en deux il y a bien longtemps.

Au bout de vingt minutes sa tension était palpable et il fallait bien qu’il entre. D’en avance qu’il était, il allait maintenant être en retard. Finalement, il franchit le portillon et tapa aux carreaux de la porte fenêtre.

« Entre, Ettore ! » Cette grande maison abritait Alberto et ses parents. Le père d’Alberto était sculpteur et sa mère violoniste. « Viens me rejoindre dans l’atelier. » C’était une pièce attenante au salon avec un plafond beaucoup plus élevé. Il y avait des instruments de percussions de tous les pays du monde.

Au centre un cône métallique géant. « Mais c’est quoi ce bazar ? C’est une capsule Apollo ? » « Non, je l’ai inventé et c’est Péchiney Ugine Kuhlmann qui l’a réalisé, une très grande entreprise de chaudronnerie, cet instrument a la puissance du tonnerre. » Des tiges soudées sur la paroi intérieure rejoignaient de drôles de râteliers. « Tu vois, on peut jouer sur les tiges claviers ou jouer directement sur l’enveloppe. On peut jouer avec des mailloches, avec des baguettes, mais aussi avec un archet ou avec les doigts. » « Puff c’est vraiment dingue ce truc ». « Oui, oui bon ! Installe toi à la batterie qui est là et fais ce que tu veux, je t’écoute. » Ettore s’essaya sur un rythme ternaire syncopé, puis se vautra très vite en binaire de base, tcha ka poum et tcha ka poum.

« Bon ! Ettore, tu joues exclusivement sur les nerfs. C’est pas possible. Tiens, je te montre un truc ». Il prit une pièce de monnaie, la plaqua sur le mur, prit ses baguettes tête nylon du 12. Il prit plusieurs fois sa respiration, puis soudain les baguettes volèrent contre la pièce qui restait collée au mur, plaquée par un roulement d’une perfection impeccable, puis il s’arrêta net. Tu vois, Ettore, contrairement à ce que tu penses un batteur n’est pas un excité. C’est au contraire quelqu’un qui a besoin d’un grand calme intérieur, autrement rien ne peut sortir de son instrument.

Tu dois aussi apprendre à gérer ton souffle, à chercher ton calme, ta paix intérieure. Alors on va commencer maintenant et tu le feras le soir et le matin en te levant.

L’exercice de respiration commença, simplement assis d’abord, puis accroupi ensuite. Il lui apprit aussi à faire le poirier. « Tu devras le faire une minute deux fois par jour ». La séance faite, les exercices de percussion commencèrent : on reprend tout depuis le début. A la fin de la séance son regard s’accrocha sur de drôles de fûts qui ressemblaient aux siens. C’est quoi les trucs là-bas.

Ah, ça ! Ce sont des steel-pan.

En fait ce sont des bidons en fer, taillés, emboutis et bosselés qui servent à faire de la musique. C’est presque la même technique que le xylophone. Stupéfait par cette sonorité, il regardait encore, n’en croyait pas ses yeux : sur un fût en métal, Alberto jouait un prélude de Bach.
Tu vois, ce morceau a une histoire. Il a été joué avec ce type d’instrument à l’enterrement d’un président de la république de Trinidad. Il était interdit, cet instrument, à l’époque, mais la communauté noire était venue aux obsèques et ils ont joué aux yeux de tous ce morceau. Aujourd’hui, le steel-pan, c’est la fierté nationale de Trinidad. Tu reviens demain même heure.

Ettore repartit, bouleversé de cette séance. En rentrant à Chemilly, il passa voir les vieux du club de pétanque. « Bonjour, s’il vous plait vous n’auriez pas des boules usées qui n’auraient plus d’usage, c’est pour m’initier ». Les vieux n’avaient pas vu un jeune les approcher depuis belle lurette et le regardaient comme un spoutnik. Il fallut se taper une séance de pétanque, promettre de revenir, pour enfin partir avec une paire. Ce qu’il y avait de mieux en terme d’équilibre de masse. Tiens ! Là aussi, il faut de l’équilibre. Il repartit chez lui en courant. Le lendemain matin, l’excitation était à son comble.

Il retrouva son entrepôt et se mit à l’ouvrage, il commençait la défonce d’un cul de fût à coup de boule de pétanque. Il appliquait cette fois ce qu’il avait appris en chaudronnerie toujours avec des solutions de récupération.

L’école était fermée, les outils de chaudronnerie lui manquaient, mais les boules de pétanques faisaient vraiment l’affaire. En faisant de la récupération, il se récupérait lui même.

A midi, la première phase d’emboutissage était terminée et le fût était devenu concave.

Les jours se suivaient, les cours s’enchainaient, les progrès arrivaient. Un jour, Alberto lui dit sans prévenir : « Alors c’est quoi cette histoire de me pisser sur les godasses ? » Alberto laissa un long silence s’installer. « Je sais pas dire, répondit-il, enfin c’est difficile à exprimer, ça fait longtemps que je cherche pourquoi mon corps m’échappe. » « Moi je vais te dire ce que j’en pense. Peut être il y a une cause que toi seul dois trouver, et c’est pas mon métier. Moi c’est la musique. Mais arrête d’être centré sur toi. Occupe-toi des autres. Tiens ! Prends soin de ta mère par exemple ; ça changera. C’est elle qui te supporte à bout de bras. Je ne sais pas, moi. Offre-lui une couleur chez le coiffeur pour son anniversaire. Démerde-toi trouve du pognon et arrête de geindre. Enfin chef, renverse la vapeur. »

Le lendemain à l’entrepôt commençait la phase de construction des notes dans la surface concave. Il fallait bosseler de petits dômes. Il faudrait aussi penser à réaliser des mailloches en caoutchouc. Alberto lui avait expliqué qu’il pouvait les faire à l’aide d’une vieille chambre à air découpée en lanières puis enroulées sur elles-mêmes avec de la colle à rustine.

A la rentrée, l’automne avait été sec, son lit aussi. Dans la marge d’un cahier on trouve encore ceci. Pourtant je n’ai plus l’âge et ce n’est plus ma place, Emotion sans partage, on m’attend, je m’efface. Il arrache cette page, la jette au brasero dernier modèle de sa fabrication à partir d’un bidon. Il sait qu’il ne mettra jamais les pieds dans une carrosserie, une usine de casseroles. Partiellement réconcilié avec lui-même, il cesse d’être fâché contre la chaudronnerie. Mieux il se l’approprie.

Il expose au professeur de chaudronnerie de retenir comme sujet de fin d’année la réalisation de plusieurs Steel-pan.

Sortons nos livres et nos stylos.
Ce sont nos armes les plus puissantes.
Malala devant 500 jeunes à l'ONU

Dates à venir

2/3 mars 2019

Échappée poétique

8/10 mars 2019

Atelier Fabrica

du 20 au 22 avril 2019

Stage Traversée poétique

du 1 au 4 mai 2019

Stage Écriture de nouvelles

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