Le vase

de Françoise Muxel

Leurs corps entiers s’affaissent sur l’escalier. Pauvres bougres, lestement lâchés par les rues à nouveaux désertes qui s’offrent à eux. La nuit est profonde, calme et lourde, elle écoute les bruits, les accompagne, ne les refroidit pas, nulle part où aller, deux pauvres bougres pourtant plein d’entrain, lâchés dans les rues où ils ont marché, marché ; erré bras dessus bras dessous se cognant dans leurs manteaux, levant la jambe, titubant ; s’accrochant. Ils s’exclament et leur rire sonore emplit la voûte.

« Ha ha t’as pas froid dans le dos ? » pouffe l’un donnant une franche tapette à l’autre qui, sur un pied, vire-volte et, hilare, tombe tout à fait l’entraînant avec lui. La tête renversée, dans l’abandon de l’ivresse, ils sont ouverts, les bras étalés l’un vers l’autre sur l’escalier, les jambes vaguement repliées qui oscillent, ils respirent, exhalent l’haleine fétide ou vaporeuse des alcools avalés, bus à la hâte ; approuvé par le poing, le garde du sceau, qui frappe la table « Ha ha ta main dans le plat » avait-il hurlé, pouffé, pouffé. Les images tournent, la bouche s’entrouvre, le bras s’immobilise. On entend le râle. Seule dans la nuit une voiture passe. Les deux bougres s’écrasant l’un l’autre, goûtent un silence retrouvé, un repos mérité.

Juste au dessus d’eux se dresse une maison en pierre grise, vaste, haute, austère et cossue, une bâtisse, aux valeurs sûres de la cave au grenier avec un escalier large qui fait étalage de l’entrée et s’offre fièrement, sans pudeur, aux passants. À quatre heure du matin, dans le suspens de la nuit, à son comble, ils dorment, ils ronflent sur le lit montagneux ; blanc et dur de la maison cossue, puis vient l’aube, une lueur nouvelle traverse l’espace, on dirait que les angles se dessinent, que le contraste s’affirme. Monte doucement de derrière les toits un éclairage qui change nos visions, se mêle à la lune, emmène sa trace.

Jack bouge un bras et retourne mollement son corps trop lourd dans ses vêtements trop lourds, l’écharpe coincée tire sa manche et le maintient serré. La masse phénoménale de la nuit, de l’alcool, de la pierre dure, dans leurs corps se meut, tente un déplacement, un réveil. Ils roulent l’un sur l’autre, ouvrant des yeux hébétés, ils se regardent sans savoir, immobiles, s’interrogent, Hein? Quoi? Ha ho ben ça, ils se tapotent les joues, ils rigolent, « Quelle vieille carcasse tu fais », dit Jack « Tiens, le bougre ; tu t’appelleras comme ça désormais ! »

Tous deux se redressent mollement et, du haut de leur perron, contemplent le paysage. L’attaque brusque d’un insecte chavire leur rêverie. Jack, d’un geste, vacille, s’accroche à la rampe de l’escalier, attrape un morceau de tissu, passe par dessus bord, entraîne avec lui son comparse et tombe Ah…ah…paf ! Ils atterrissent dans un fracas énorme de poubelles renversées, qui s’entrechoquent, se tourneboulent, se renversent en une succession de chutes sonores, de sceau en métal, en plastique, en fonte, de pavés, de balai. Ahuris, sonnés, à quatre pattes, ils regardent une dernière planche qui, tombante, vient fracasser une petite porte et l’ouvre complètement. Un silence, on eût dit que la ville entière les avait entendu.

« Hé toi, ramène toi par là, regarde on peut entrer dans la maison. Hé ! C’est pas ton âne qui va te tirer ! Magne » dit Jack le regard aiguisé.
« Quoi, tu veux qu’on fouine par là ? »
« Oui ! Y a de quoi faire. »

Véritablement comme des chats, ils s’avancent aux aguets du moindre bruit et montent l’escalier de pierre noire qui tourne inlassablement sans fin.
« Hé ! Ca déboule chez vous ça ? Hé ! C’est notre dame de paris hein ? », pouffe le bougre.
« Tais toi. »
La main de Jack, rugueuse, crasse, tâte le mur, touche la poignée d’une porte qu’il ouvre avec précaution.
« Hé ! Oeil perçant, ramène toi là, y a personne »

Tandis que comme son ombre, il arrive, Jack rentre dans un couloir aux murs blancs troués de grandes fenêtres. Un tapis étroit sur une vaste longueur protège leurs pas. Par intervalles réguliers, des consoles suspendues au mur étalent de beaux vases multicolores et riches.
« Hé, t’as vu la marchandise ? » dit Jack.

Apeuré, les yeux ouverts, le bougre mire, regarde, s’hypnotise dans un vase. Dans le vase se reflète la fenêtre, derrière la fenêtre dans le vase, le ciel, les arbres ; l’herbe, il est posé là voit tout, absorbe la pièce mon regard ; où es tu sorcière ? Où as tu mis ta niche ? Sors de là tu nous guettes, je le sais, tu crois que ; moi ? Je ne te vois pas? T’as pas à te cacher, t’auras ta part tu sais, tu vas me sortir de là hein ? Si tu me sors ; j’te bise.

Le bougre arrêté, accroupi, caresse de ses deux mains la console et supplie, ses lèvres frémissent, il bouge son buste en avant en arrière, croit voir, aperçoit par les portes vitrées dans les pièces des squelettes allongés sur tous les lits, emmêlés ; avec de grandes dents, il hurle tant, se tenant l’estomac, que Jack sursaute, se jette sur lui, le bâillonne.
« T’es fou, t’es fou, qu’est-ce t’as ? Tu vas nous repérer. »
Il ne peut que l’attraper, le porter, l’entraîner dans l’escalier, le grimper sur son dos comme un sac de jute plein de pieds agités, c’est tout juste si saisissant à la volée quelques couverts en argent ils peuvent sortir en vrac par la petite porte donnant sur la cour, grimper le mur et se retrouver dans la rue ; encore haletant.

« T’as failli nous faire prendre la main dans le sac le bougre ! Qu’est-ce qui t’as pris ? »
« Vieille carcasse », silencieux, ne répond pas.
Jack le regarde un long moment
« Bon, ça va, on va au café. »
Ils se poussent, repartent vers la ville, au tournant du bout de la rue, le premier café du matin ouvre ses portes. Ils entrent et vont droit au fond de la salle. Personne n’est là, la lumière par les vitres du haut décline ses rayons, c’est un café ordinaire aux vieilles banquettes de velours râpés, avec de grandes glaces. Ils se calent dans leurs manteaux autour d’une table. Il y a un verre, Jack le regarde. Le verre posé là sur la table le tourmente, il est pourtant vide. Jack lève les yeux
« Tu avais le regard fou tout à l’heure, tu m’as fait peur ! Ta gorge est sèche ? Qu’est-ce tu veux boire ? »
Le bougre sourit, sort des balles de sa poche, se met à jongler.
Jack lui saisit la main :
« Alors, t’as pas répondu ! »
« Ce que tu veux Jack, ce que tu veux, hé, appelle moi Bill. »
Les traits tirés de jack se détendent, il pose entre eux un jeu de cartes tout corné.
« Tu sais qu’t’as l’air d’une pioche, Bill ? »
« Bon ça va , lâche moi tu veux ? »

Un groupe de travailleur entre dans le café. Trois hommes bien trapus et un petit maigre ; et leur jettent un regard de travers.
« Non mais t’as vu leur gueule »
Bill jongle,
Jack regarde
et les gars au comptoir jaugent.
La balle lâchée roule à leur pied, Bill se lève, s’avance vers eux, se baisse pour la ramasser, se redresse et tombe nez à nez avec le maigre s’avançant :
« Alors p’ti gros t’as perdu ta balle ? »
Bill ne répond pas, baisse son regard, appelle Jack tout en tournant la tête.

« Tu veux que je le fasse, Jack, tu veux que je le fasse, je peux je peux ! »
« Oui vas y Bill, montre leur ce que tu sais faire. »

Alors gonflant ses poumons, à la charge Bill se lance, se jette sur le maigre, lui file une raclée. Les trois trapus s’en mêlent, c’est la ruade, les flics passent, dénoncés ils sont emmenés, tout le monde s’embarque, Jack n’a que le temps de vider son verre, le reposer sur la table et monter dans le camion.

Dans la cellule, accroupis ils se regardent
comme à l’habitude
repus d’une nuit intense , assommés, échoués dès l’aube.
Le bruit de la clef tournée et retournée les ranime,
« Hé ! Vous deux, vous pouvez sortir. »

Il était seize heures quand ils franchirent la porte de la prison, mettant sa casquette sur sa tête Jack passa en premier, tendit son bras à Bill qui lui lâcha ses balles, ils marchèrent sur le trottoir d’un pas traînant écoutant Bill vociférer en geignant et presque chantant son blues :

« Ô satanique traversée… Ô… »
« Écoute, t’avais qu’à pas te gratter ! ».

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