Un bain décisif

d’Anouk Leven-Edel

C’est dans le bain que j’ai pris la décision ; c’est une bonne décision ; une de ces décisions qui me fait l’œil pétillant et m’éclaircit le teint. Une décision comme ça me fait l’humeur légère : je souris aux passants, je reste calme au guichet de la poste, même lorsque l’employé me dit, sans amabilité, que mon pli recommandé ne sera disponible qu’à compter de 10 heures….demain!
Pour un peu je trouverais amusant de voir mon collant filer à toute vitesse de la cheville au genou, à 9 heures du matin à peine : un collant neuf pourtant.
L’ennui, c’est que je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à elle. Je tourne et retourne ma satisfaction d’elle, jusqu’à l’émousser : il faut que je fasse attention à elle, que je la protège, surtout que je n’en parle pas avant de la mettre en œuvre ; n’en parler à personne. J’hésite. Pas même à Etienne ? Non, pas même à Etienne ; j’imagine ses yeux s’écarquiller pendant que sa lèvre du dessous viendra recouvrir celle du dessus, Etienne, Etienne, je vais te surprendre, toi comme les autres ! Tu ne te fâcheras pas de ne pas être dans le secret de ta petite sœur pour une fois ? J’espère que tu ne te fâcheras pas.
Un strident coup de sifflet met un frein à mon enthousiasme solitaire. C’est pour moi cette agitation du policier au carrefour ? Sans doute puisque c’est vers moi qu’il fonce l’air furieux ; je baisse la vitre à demi, prudemment.
 » Papiers!  » me hurle-t-il dans l’oreille,  » Vous n’avez pas vu le feu rouge ? Vous êtes un danger public ! Qu’est ce que vous avez à dire, madame ?  »
Sans scrupules, je lui fais signe de se pencher vers moi et très vite, je lui glisse à l’oreille et à voix basse, ma décision…
J’ai un peu honte de l’avoir trahie avec le premier venu mais je guette la réaction de l’agent..
 » Et que voulez-vous que ça me fasse, hein ?  » maugrée –t-il,  » c’est pas du tout une raison de griller un feu rouge, ça,.. Pas du tout, du tout, du tout …Circulez, circulez, ne restez pas là, et attachez votre ceinture bon sang !!  »
En arrivant au bureau je me jure, sur ce que j’ai de plus sacré, de me taire : je ne téléphonerai pas à Etienne, je résisterai à Anne à la pause café ; peut-être que je ferais mieux de ne pas aller à la pause café d’ailleurs.
 » Mademoiselle Mercier, vous êtes attendue chez Monsieur Bourg.  »
C’est le comptable qui m’interpelle et fige mon sourire béat.
Comme ça, dès la sortie de l’ascenseur, il faut que j’aille voir le directeur. Je caresse ma décision pour me donner du courage.

Le directeur trône au bout de la moquette cramoisie, après le faux parquet du couloir du service administratif. C’est tout sauf un homme souriant. Je réfléchis…. Je n’avais aucun rapport à rendre, pas de compte rendu à faire, un clin d’œil à ma décision, et je frappe à la porte.
Un grognement, en guise de réponse, me fait battre le cœur encore plus vite.

 » Mademoiselle Mercier, asseyez-vous : vous avez quelques secondes pour m’expliquer votre retard de ce matin, celui d’hier, celui de vendredi dernier, et les autres, je vous écoute Mademoiselle Mercier, je vous écoute.  »
Il se cale dans son fauteuil et là, je sens qu’encore une fois je vais la trahir, mais il ne m’en laisse pas le temps.
 » Vous n’avez pas d’explications, n’est ce pas, c’est ce que je pensais, alors voilà Mademoiselle Mercier », il tire de son sous-main une enveloppe et me la tend sans compassion.  » Vous signez là que vous avez reçu cette convocation, et vous pouvez disposer.  » Je signe sans protester, me lève sans le regarder, et sors accablée. Je remonte la moquette cramoisie vers le couloir en faux parquet, je ne croise le regard de personne en rejoignant ma place. J’ouvre sans impatience ce que je sais être une convocation à un entretien préalable en vue d’un licenciement.

Je regarde ma jambe zébrée par les mailles filées, c’est franchement laid ; je pense au pli recommandé qui m’attend à la Poste. Que me réserve-t-il ?
Et ma décision … ma belle décision devenue toute rabougrie au fond de ma gorge ; qu’est ce que j’en fais ? Je la pose dans mon tiroir et m’apprête à le refermer, mais le tiroir grince et se bloque ; et zut ! J’y retourne !
Personne ne m’annonce à Monsieur Bourg et je frappe à peine avant d’entrer :  » Monsieur Bourg ce n’est pas possible : vous ne pouvez pas me licencier.  »  » Nous verrons cela, Mademoiselle Mercier, le 20 octobre à 9 heures 30, vous vous ferez assister  » dit-il sans lever le nez de son journal financier.
La décision se redresse, elle est magnifique, là, dans le bureau et calmement j’annonce : « C’est pas possible Monsieur Bourg, parce que ce soir, je demande Jules en mariage.  »

Les  » Echos  » sur les genoux, les lunettes sur le sommet du crâne, Monsieur Bourg rit : il n’en finit pas de rire. Il pleure de rire pendant que ses mains frappent le bureau de leurs dix doigts écartés.
Je le regarde fixement, les yeux agrandis par l’inquiétude… : et si ce soir… Jules… riait lui aussi…

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