Tryptique

de Cécile Chevallier

1

Mercredi 6 août
Je quitte à regret le boulevard torride, ses marchés, la cuisine aux volets clos, l’économie des échanges parlés, la qualité de l’air entre mes fils et moi.
Le train. Le quai, la voiture, la place. Un compartiment à huit comme quand j’avais vingt ans. Je suis dans le sens de la marche. Un employé pousse un chariot avec des boissons de moins en mois fraîches. Je ferme les yeux. Une jeune fille sort une boîte avec du jambon et des carottes râpées, une dame aux sandales blanches porte une robe noire et blanche ; elle extirpe de son sac un plastique avec des prunes, tièdes, et des abricots joufflus. C’est l’été. C’est les vacances, le début, le premier jour. Brive-la-Gaillarde. Le temps s’arrête. La météo est au zénith. Chaque occupant du compartiment n° 1 de la voiture 13 sort un mouchoir, s’éponge le cou, le front, la poitrine, la face intérieure des bras. Quelques heures plus tard, je coule mon corps dans l’eau et traverse le rectangle bleu. Aller. Retour. Aller. Retour. Je suis dans le bain. C’est le premier jour des vacances.

Samedi 30 août
Dernier jour des vacances. Debout sur le pont arrière, je regarde l’île s’éloigner. Je perçois encore bien la grande plage des Conches, celle où l’on cueille tout en nageant des coquillages énormes, roses, blancs, nacrés, veinés. À droite, la Pointe du But, le port miniature, le sémaphore qui annonce les plages de la côte sauvage, l’anse des Soux et celle des Fontaines. Les Fontaines, c’est une anse qui a la forme de l’utérus. Le soir, quand on s’y baigne, aucune ridule ne vient troubler le délice du contact de l’eau sur la peau, les bras, le cou, les mains, le ventre, les jambes, les cuisses, les pieds, le sexe.
L’écume du bateau trouble la vision et je distingue à peine la forme poisson de l’île.

Mercredi 25 octobre
L’automne a commencé, avec tout son arsenal de feuilles rabougries, ses jours raccourcis. Je n’aime toujours pas l’automne. Cette saison est la seule qui me résiste et me plonge dans des atermoiements sournois, insidieux. Les feuilles rousses des arbres, je les insulte. Celles qui sont sur le sol, en ville, elles sont sales, je les maudis.

2

Quelques mois plus tard, je retournai dans l’île Je retrouvai la porte écaillée de la venelle, les murs de pierres sèches, le pot en céramique vert olive. Je retrouvai avec bonheur des objets déjà familiers dans ce lieu lointain, inconnu et distant.

Je montai à l’étage. Le rideau blanc de la chambre remuait doucement et ombrait de façon régulière les murs blancs. En l’écartant légèrement, j’apercevais les tuiles des maisons voisines. Les pieds ronds de la chaise paillée au bout du lit étaient posés sur les lattes de bois brut du plancher.
Je sortis de la venelle, saluai le cyprès derrière le mur et me laissai glisser dans la pente qui menait à la mer. Entre les ajoncs et les prunelliers se découpait le triangle bleu. La lumière était aveuglante.

Je remontai lentement en poussant mon vélo par la selle et me laissai tomber sur le banc adossé au mur. Contre la cabane à outils, des lauriers roses. Etaient-ils seulement roses ? Ou blancs ? Oui. Blancs comme le blanc des maisons et des murs chaulés, blancs comme la gorge des goélands. La journée s’annonce fertile en événements minuscules.

Ici, l’essentiel, plus la beauté absolue. Je promène matin et soir mon regard sur les murs de pierres sèches. De la maison, on ne voit pas la mer, sauf à l’étage où l’on distingue une masse horizontale, linéaire, laiteuse, parfois argentée, étincelante, ponctuée de mystères.

La mer, à elle toute seule, occupe et préoccupe : les heures de marées, l’orientation du soleil, les plages abritées du vent, la pente de la baie.
La mer est vivante.

Et moi, je suis sous le figuier qui étale son ombre, refuge de l’odeur si chérie, captive d’un souvenir violent.

Je l’ai quittée. Elle et ses volets verts, le muret de pierres, les cyprès dans la plaine balayée de soleil et de mistral.

J’ai traversé l’inconnu.C’est une journée semblable à toutes les autres dans la maison de l’île. La vieille porte verte de la venelle grince, dégagée de son loquet. Le chemin descend. Les roses trémières s’écartent au passage des roues. Arrivée sur la lande, je regarde la mer déchaînée. Les vagues claquent haut sur la côte sauvage.

La chapelle tourne sa croix vers l’océan. Lieu de pèlerinage, c’est un refuge pour l’égaré. La lande est déserte, l’horizon d’acier. Les mauves se terrent entre les pierres. Seul le blanc de la chaux de la chapelle éclaire le granit des rochers.

Je suis là dans la lumière et le vent.

Je suis là. Je n’ai pas changé. Tu as découvert le bleu. Tu savais l’ocre et le vert, de naissance, par cœur. Je t’ai appris le va et vient de l’eau, les coquillages veinés de rose et de beige, la tiédeur du sable fin. Mi-douce, mi-sauvage, je t’apprivoise. La croix tournée vers l’océan, la chapelle est un refuge pour l’égaré. Je t’ai recueillie au large de moi alors que tu dérivais, le corps malmené par les courants contraires. Je t’accueille dans mes anses, je te prends dans leurs bras et tu te coules en moi, faiblement, en silence. Il me prend de rugir et de tempêter. Alors tu entends au loin claquer haut et dru les vagues à la pointe des corbeaux. Le vent te courbe sur la lande et lacère ton visage. Et tu ris. Les mauves se terrent entre les pierres et le triangle bleu se fond d’acier.
Les bois flottés disent qu’on ne prend pas racine dans la mer.

Entre terre et mer. Je traverse l’inconnu.
J’ouvre la porte de la venelle. Je m’assieds sur le banc. Je promène mon regard sur les murs de pierres sèches.
Et je me souviens.

3

Ce n’est pas vrai que les morts ont peur. Ils n’ont pas froid. Ils n’ont pas peur.
Pourtant, je l’attendais ce moment. Je voulais tant le rejoindre, lui qui m’avait quitté si tôt, beaucoup trop tôt J’y suis presque et ne le vois toujours pas. Plus je m’approche, plus il s’éloigne.

Je n’ai pas peur. Je reviens de loin.
Je l’ai échappé belle, frôlée par des blouses vertes, contrôlée par les blouses blanches, affairées car destinées à l’urgence. Un écran de contrôle diffuse en permanence les battements de mon cœur. La ligne est verte et ondule comme les blés du mois de juin. Je respire encore, suffisamment pour voler l’odeur de mes filles. Une par une, deux fois trente minutes par jour, elles arrivent. Leurs yeux sont comme des braises, leurs voix fermes et rassurantes  » ça va aller, nous sommes là, nous sommes ensemble « . Oui. Ensemble. Je comprends bien ce mot. Ensemble, j’apprends à me détacher, ensemble je rêve que je pars sans elles. Mes mains sont glacées. J’ai toujours eu les mains froides. Leurs sourires brouillés m’accompagnent deux fois trente minutes par jour, l’une après l’autre, à l’étage numéro moins un de la grande tour, au bord du périphérique.
Je trouvais que la vie s’éternisait. Déjà. Maintenant, ce soir, demain. Je suis arrivée là, sans rien. On a toujours beaucoup trop de choses. Et puis ces mouches vertes, mauves et blanches qui s’agitent autour de moi, tourbillonnent, s’approchent de mon visage, je n’en veux plus. On me pose des questions qui ne servent plus. Si j’ai dormi un peu ? Non, pas un seul instant. Je reste les yeux grand ouverts pour ne pas les rater, mes filles, mes enfants chéris, mes deux trésors. Est-ce que j’ai mal ? Je souffre de l’air qui devient rare.
Mais bientôt elles m’emmèneront au bord de l’océan. La mer sera immense et grise. Elles me déposeront sur le sable sec. Les pieds nus, je n’aurais plus qu’à me laisser rouler dans la vague.

Sortons nos livres et nos stylos.
Ce sont nos armes les plus puissantes.
Malala devant 500 jeunes à l'ONU

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