Le passager

d’Armelle Lopez

Il s’en était fallu de peu qu’il manquât l’arrêt et il regardait maintenant le train s’éloigner avec le sentiment coutumier que quelque chose lui échappait. Comme il avait été le seul passager à bord, le larcin était exclu ; alors comment diable sa valise avait-elle pu disparaître ? Laissé seul dans ce désert, planté au bord des rails, il tourna sur lui-même pour apprécier le paysage, sans prêter attention à l’architecture de la gare : un simple piquet de bois sur lequel était pyrogravé « gare ». A une centaine de mètres de lui, sous l’unique arbre visible, un homme lui faisait signe de s’approcher.

Arrivé à sa hauteur, il entreprit, après l’avoir salué, de lui rapporter l’inexplicable disparition de sa valise, mais le silence et l’intensité du regard de l’homme le firent rapidement taire. Assis sur une valise, il le scrutait, le buste droit, les deux mains appuyées sur une canne de magicien et arborait un sourire ambigu. Brusquement il se redressa, en tendant la main : « Je suis Jack ». La chaleur qu’il mit dans cette présentation eut curieusement l’effet d’une douche froide. Jack attrapa la valise et la lui tendit : « La voici ». Interloqué, le passager protesta :
– Mais, ce n’est pas la mienne…
-Vous en ferez bien ce que vous pourrez, fit Jack amusé. Et cette canne…, poursuivit-il en la lui tendant, …est mienne et uniquement mienne, acheva-t-il en la soustrayant à la main de l’autre qui s’apprêtait à la recevoir. If m’a demandé de vous conduire à l’hôtel. En route ! Vos bagages sont à votre charge, cela va de soi.
L’homme ramassa la valise et avança docilement à la suite de Jack. Sur un côté de l’arbre, étaient suspendu un miroir de salle de bain et son néon. Il n’y vit en passant que le reflet de sa perplexité. « Ah j’oubliais… » fit Jack en lui fourrant une lettre d’Hélène dans la poche.

Il passa devant Jack qui lui tenait ouverte la porte d’entrée de l’hôtel, pour se retrouver nez à nez avec Jack qui lui tendait une clé de la taille de son avant-bras :
– C’est If qui l’a choisie…Votre chambre, précisa-t-il en indiquant l’escalier.
Dans les centaines de miroirs aux murs du hall d’entrée, autant d’escaliers d’échelles différentes. Il poussa la lourde porte en bois, heureux de trouver refuge, toute miteuse que fût la pièce. Des deux lits, un seul avait été préparé, le long d’une petite fenêtre dont les rideaux de dentelle sales laissaient passer le clignotement bleu et rouge des néons. Il posa la valise sur l’autre lit, puis se régala de la lettre souriante d’Hélène avant de se coucher. Il rêva cette nuit-là qu’au fond de sa gorge poussaient les cheveux d’Hélène et que, plus il les coupait, plus ils repoussaient drus et vigoureux. Il arrêta alors de les couper, mais la chevelure poussait, poussait jusqu’à lui sortir de la bouche et s’enrouler autour de son cou. Il s’éveilla tout à fait avant d’être étranglé et s’assit, haletant, au bord de son lit. Il décolla une mèche de cheveux que la sueur avait collée sur sa tempe. Face à lui, à côté de la lettre au sourire jaune, la valise dansait mécaniquement à l’alternance des néons.

Pour la première fois, il ouvrit grand le rabat de la valise : elle était vide. Pour la première fois, il ouvrit grand le rabat de la valise : elle ne contenait qu’une clé minuscule. Pour la première fois, il ouvrit grand le rabat de la valise : à l’intérieur des liasses de papiers au format d’un ticket de métro. Sur chacun d’eux, un mot. Des milliers de mots au garde-à-vous, plus quelques paroles éparpillées. Pour la première fois, il ouvrit grand le rabat de la valise : une perruque de femme, une canne de magicien, une petite danseuse et sa musique mécanique. Pour la première fois, il ouvrit grand le rabat de la valise et tomba dedans.

Jack le rejoignit sur la terrasse, deux verres à la main et lui en tendit un. « Alors ? » lança-t-il, espiègle, en désignant Hélène du menton. Il eut envie de le frapper et tourna la tête. Un peu plus loin, sous les étoiles, un amuseur tenait en haleine une vingtaine de personnes au moyen d’une canne de magicien. Jack s’était assis et scrutait le ciel. Il se laissa glisser à ses côtés et sa tête se posa d’instinct sur son épaule. Quand les bras de Jack se referment sur lui, il lâche un profond soupir et ferme les yeux. Sous son oreille droite le cœur de Jack. Le cœur de Jack et les poumons de Jack. Dans son oreille gauche, au loin, brillent les voix des amusés, rires par éclat ou rires forcés. Sous l’oreille droite rien que pour lui, le cœur et les poumons de Jack chantent sans la trahir l’intimité de Jack. Il ouvre les yeux au balancement mécanique des jambes de quelques danseurs déracinés et là, au cœur des bras de Jack, il sait qu’il est dans l’interstice et pourtant ancré, incroyablement ancré par cette présence.

Le carrelage de la salle de bains n’est pas vraiment froid, lorsqu’on le connaît. Une goutte le long des carreaux qui, sur le bout de la langue, n’a pas le goût des larmes d’Hélène. Hélène est immense, Hélène est infinie. Et pourtant on peut en faire le tour avec les bras, comme ça, là. Elle tient toute entière au creux de moi et elle peut en partir, si elle veut. Il resterait sa chaleur. Il la regarde dormir. La vapeur s’est accrochée aux parois et n’a pas gardé trace de leurs murmures. Dans la salle de bains, la voix d’Hélène est plus grave, elle vient de partout et secoue les os. Il entend quelque chose qui goutte. Il y a quelque chose qui goutte et possiblement une flaque au-dessous. La porte de la douche et sa glissière, incrustée dans le ciment, comme un chemin de fer dans le désert. A quelques centaines de centimètres, il y a l’unique bonzaï. Dans le miroir embué, face à soi, juste du rose qui bouge. Le gros orteil est le plus mobile.

Avancer pleinement en fermant les yeux. Chaque pas convoque l’inconnu d’une mécanique familière. C’est le bassin qui sert de moteur. Lorsqu’il bascule vers l’avant, le dos s’arrondit légèrement et la hanche s’avance, entraînant la cuisse, puis le genou, le mollet et le pied. D’abord le talon se pose, puis la cheville, informée du contact avec le sol, pivote pour laisser se déployer tout le pied. Le poids du corps peut alors être transféré et le pas suivant s’engager. Les mains, à l’affût au bout des bras légèrement écartés du corps, apprivoisent l’espace. Dans le cerveau les images du hall d’entrée, aussi précises que l’aptitude à être présent, se forment au gré des rencontres. Le bois de l’escalier n’a pas le grain de la tapisserie. Et qu’importe, à toucher le napperon de dentelle, qu’il soit jaune sale ? La présence appliquée dans la moindre cellule de peau finit par être récompensée : de cajolerie en cajolerie, un souffle d’air guide jusqu’à la porte. Là, en lumière, adossé au battant, face à la clé, ouvert aux parfums de mémoire, un pied dehors, vers le jardin au fond duquel l’If, un pied dedans vers le chez soi reconnu.

Et le vase et son vide, sur la console, ici ou ailleurs.

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