Jour de grêve

de François Chapel

“ Your famous blue raincoat was torn at the shoulder … ”. J’adore me réveiller avec cette chanson de Leonard Cohen. Station 2, dans sa grande originalité, la passe à 6h50 tous les matins. Bloqué sur cette fréquence, mon radio-réveil se met en marche à l’heure convenue, avec un niveau sonore suffisant pour faire vibrer les boules Quies et susciter une réaction rapide de ma part. Mes bruyants voisins, couche tard et lève tard, ne perdent rien pour attendre. Je baisse le son pour écouter la fin : “ that day that you planned to go clear. Did you ever go clear ? ”

Je me lève, file à la cuisine, mets l’eau à chauffer et tape au retour sur la porte de la chambre de Lilah : “ Lilah, Jean, c’est l’heure, debout ! ”
Jean a dormi ici cette nuit, comme il le fait deux fois par semaine depuis six mois.
“ Papa, il y a grève de métro demain, est-ce que Jean peut rester?”
Lilah a gardé cette habitude du début de leur relation, trouver un prétexte pour qu’il reste, un prétexte plus facile à formuler que l’envie de dormir serrée contre lui dans le petit lit métallique de dimensions adaptées à l’étroitesse de sa chambre. Il y a longtemps que le matelas d’appoint glissé sous le lit de Lilah ne se creuse plus que sous la poussière et le désordre soustrait au regard.

La petite radio à piles m’attend dans la salle de bains. France Infos pour les infos de 7 h : “ Sophie, pour gagner un CD, il te suffit de… ”. Merde, une fois de plus , les touches ont été déprogrammées !
To-to-to-to-to-to-bip. “ Depuis tôt ce matin, la grève du secteur public paralyse le trafic sur tout le réseau d’Ile de France. La circulation des trains est nulle sur le RER B et les lignes de métro 1, 4, 6 et 12 ; le trafic est très perturbé sur le reste du réseau ; seule la ligne 14 fonctionne normalement ”. Sous la douche brûlante, je récapitule : nul sur B, 1, 4 et 6. Impossible de rejoindre la Défense, sauf itinéraire exotique et périlleux. Mieux vaut prendre le vélo !

En sortant de la salle de bains, je croise Jean qui quitte les toilettes. “ Bonjour, Monsieur ”. Quel garçon bien élevé ! Combien de temps mettra-t-il pour me tutoyer et m’appeler par mon prénom ? Je retourne dans ma chambre. Radio, France Culture pour quelques minutes de sociologie : “ Comment ne pas comprendre la colère des enseignants à qui on annonce une baisse des effectifs avant même de parler réforme du système. C’est de la provocation ! ” Je m’habille succinctement, slip et chemise. J’enfilerai le pantalon plus tard, quand les risques de taches se seront éloignées. “ Papa, on voit tes fesses ! ” “ Ecoute, m’emmerde pas, c’est ça ou les taches de graisse ! ”

J’organise la table du petit déjeuner, lait, céréales, pain, beurre et confiture. Jean et Lilah ont investi la salle de bains . Bruits d’eau, éclats de rire . To-to-to-to-to-to-bip. “ Je suis mala…de, complètement mala…de .. ”. “ Moins fort la radio, Lilah, et puis, ras l’bol avec ton Chante France ! Tu trouves pas qu’ça fait un peu Front National ”. “ Pas du tout ! Tu peux parler, toi, avec ton écriture revisitée des Feux de l’Amour ! ”

7 h 25. L’heure de réveiller Milan. Je frappe à sa porte. Il est déjà réveillé, “ Les corneilles ont encore fait un boucan d’enfer ! ”, il écoute sa radio, Infos Sports, les bras repliés sous la tête. “Cholet se lève, Lyon déménage, Santoro mis à mort… ”. Je m’approche, pose un genou à terre puis un baiser Marque Déposée sur son front, à la lisière des cheveux. “ Bien dormi, mon biquet ? ” “ Chut, j’écoute ! ”
Je retourne au salon. L’interdiction d’utiliser la radio pendant le petit déjeuner y est miraculeusement respectée. “ Jean, un peu de café ? Lilah, il reste du thé. Milan, prend un nouveau paquet de céréales dans la cuisine. Celui-ci est vide. ”

Une fois la table débarrassée, retour dans ma chambre pour finir de m’habiller. Lilah m’en bloque l’entrée. “ Papa, tu sais, le prof de philo m’a dit que mon devoir était bien construit, mais qu’j’avais un peu trop forcé sur Kant ! ” “ Lilah, laisse-moi passer ! ” Elle libère le passage. “ En me rendant ma copie, il m’a dit en souriant : Alors, Lilah, heureuse ? ”

Lilah me suit dans ma chambre. Tandis que j’enfile mon pantalon, elle ouvre la porte de mon armoire et s’empare d’un de mes sweatshirts. “ Tiens, pas mal celui-là ! ” et elle quitte la pièce. Milan, dans l’embrasure, se dandine d’un pied sur l’autre. “ Papa, j’ai pas fini mon devoir d’histoire. Avec ma migraine d’hier, j’ai pas pu. Tu peux me faire un mot ? ” “ Dis donc ! T’aurais pu anticiper , non ? Je compte sur toi pour le faire ce week end ! ” J’aligne quelques mots, style télégraphique et je signe. Bon, un peu de concentration : le casque, la chaîne et le cadenas, sa clef, les pinces, la pompe au cas où, la clef de la cave garage à vélos. Le K-Way aussi, il bruine. Je vais arriver dans un drôle d’état !
“ Bonne journée les enfants ! Ne traînez pas, allez à pied, c’est plus sûr ! ”

L’air est frais. Je remonte notre rue à sens unique, le vélo à la main. Je respire profondément. Mes yeux picotent. Comme je les aime !

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