Il faut y croire

d’Anastasia Kirilenko

Ce n’est pas l’heure de te réveiller ? Quelle dormeuse! – la voix d’Amaury fit sursauter Anna à 7 heures 40.

– Je faisais un rêve, – dit elle. Comme si je me promenais au printemps sur une rivière couverte de glace. La glace se casse. L’eau froidissime m’engloutit. C’est mon frère qui me tend la main.

– Beau rêve! – lança Amaury négligemment. Alors va prendre ton café et surtout, fais pas de tâches dans la cuisine.

Le café lui semblait être presque dépourvu de goût . « Pas de tâches, pas de goût ; à bas vos rêves, débout ! », – chatonna Anna dans la salle de bain en faisant une grimace devant la glace.

Ce matin elle a choisi de se parfumer de Fendi Palazzo, odeur majestueuse et saturée, réservée aux jours où elle veut s’encourager, se faire redresser les épaules.

C’était son troisième jour à un nouveau travail, à la télévision. Vers le bureau elle marchait à pied via le parc Monceau. Des gens plaisants en basquettes, minces et potelés, jeunes et âgés, couraient dans tous les sens. Comme hier, comme avant-hier.

Le bureau l’a accueillie indifféremment. Chacun dans son travail, visages collés aux ordinateurs, les collègues faisaient leurs montages.

Anna travaillait sur son sujet, la vie des enfants des rues à Saint-Petersbourg. Il fallait réunir des pièces filmées avant : leur squatt, leur grenier, leurs histoires, pourquoi ils ont quitté leurs parents ou les orphelinats. D’ailleurs, les gamins des rues ont du mal à parler.

– Veux-tu prendre tes tickets restaurant on va manger ensemble? Tu me raconteras plus de ton parcours précédent, – proposa Marco, le rédacteur en chef, à l’heure du déjeuner.

En dévorant la soupe d’oignons, ils bavardaient.

– Imagine, après le tournage ces gamins des rues, ils ont pris mon numéro de téléphone. Ils ont promis de m’appeler. Un ado, son surnom est « Cinéma », affirme qu’il arrêtera de sniffer l’acéton si on l’embauche comme caméraman. C’est vrai qu’il est passionné pour le visuel, pour l’image en tout cas. Je l’ai vu sortir un journal daté de 89 d’une poubelle dans la rue uniquement pour me montrer des images dedans. Et puis, il filmait avec son portable dans leur squatt.

– Les gens qui vivent dans la rue en sortent rarement. Mais il faut croire à l’impossible, – prononça Marco lentement.

Ils se mirent à manger en silence.

– Quel parfum porte mademoiselle aujourd’hui ? Est-ce que c’est Armani ? – demanda poliment le serveur en rangeant leurs assiettes.

– Non, c’est Fendi, – répondit Anna, perplexe.

Marco sourit et la regarda dans les yeux. Lui-même avait des yeux marrons encadrés de beaux cils épais et longs. Anna lui sourit aussi avec complicité.

– Au travail! – lança Marco, le déjeuner étant fini.

– A vos ordres! – réagit Anna.

Jusqu’au soir, elle montait ses « 11 minutes » de vies des gamins des rues. Le squatt lui provoqua quasi la nausée malgré l’écran qui ne transmettait pas la fétidité de cet endroit. Anna se détourna.

– Tu es trop dedans, – Marco hocha la tête. – Il faut que tu t’en découpes !

Anna rentrait chez elle à pieds. Elle marchait très lentement malgré la pluie. Elle aurait du mal à voir le visage de son Amaury tout de suite. Le froid humain lui faisaient peur plus que les vicissitudes du temps.

Anna s’installa sur une terrasse et commanda un vin chaud. C’est avec délice qu’elle inhala l’odeur de la canelle qui faisait reculer le froid. Son portable sonna, inattendu. Le numéro ne lui disait rien.

– Bonjour, c’est Cinéma ! Il est déja sorti, ton reportage ?

– Heu, je le monte encore. Patience! – répondit Anna, sidérée.

– Tu sais, ça fait deux jours que je ne sniffe plus l’acéton ! – Après un Bye!, Cinéma raccrocha.

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Malala devant 500 jeunes à l'ONU

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