Double jeu

de Jean-Emile Berret

Papa va mourir. Sur sa demande, on l’a transféré du pavillon des cancéreux à l’unité de soins palliatifs. J’ai vu, à la lueur fugace de son œil d’un brun très profond, autrefois plein de sa vitalité matoise, qu’il m’avait reconnu. Plus d’intubation cruelle, de machines qui clignotent et qui sonnent comme de mauvais réveils. La morphine, qui porte si bien son nom terrible, lui rend moins douloureux les derniers pas de son chemin. La dernière fois qu’il m’a parlé, il y a deux jours, c’était de la psychologue dont la voix caressante lui avait fait du bien. Papa a perdu son embonpoint. Ses traits ont retrouvé la finesse de ceux que j’ai vus sur les photos de sa jeunesse. Il est beau et cette beauté m’émeut. Je lui prends la main. Il ferme les yeux. Il a un petit sourire béat que je ne lui ai jamais connu. Un silence vivant remplit la chambre. Je me sens si proche de lui. Je le connais si peu, sinon par ses colères qui pouvaient être méchantes, ou par ses rires qui savaient être si joyeux. Le journalisme, la politique. Toujours ailleurs, jamais présent. Pourtant, une sacrée carrière pour un fils de paludier du marais salant de Guérande. Je m’assois à son côté, en essayant qu’il bouge le moins possible. Je passe mon bras autour de son épaule décharnée. D’un mouvement très doux, je le ramène près de mon torse. Je sens qu’il se laisse faire. Je le berce comme j’ai bercé mes enfants.

Papa est mort la nuit suivante. Un appel glacial, malgré la compassion de l’aide soignante de permanence.

L’épouse est assise sur le fauteuil, à côté du mort. Elle tient sa main. La fille aînée, Adèle, débarque, très énervée. Elle pose son sac à main sur une chaise. Le sac tombe à terre. Elle ne le ramasse pas. Elle embrasse son frère Antoine, d’un frottement heurté de ses deux pommettes saillantes. Elle dépose un baiser sur le front du mort, et pleure. Philippe, l’autre frère, est dans un coin de la pièce. Debout. A distance du lit. Il semble qu’il prie. Antoine pleure, à son tour, de grosses larmes chaudes qu’il rattrape d’un mouchoir en papier. Il touche le front du mort, y dépose un baiser. Le visage du père est serein. C’est un instant, qui n’est plus de vie, et pas tout à fait de mort. Un instant fugace, où seule la mort lui a ôté son masque.

Maman a toujours été une femme effacée. Elevée dans la religion, après une éducation rurale en Bretagne. Une trimeuse, une dure à la tâche, sans arrêt en mouvement. Je me souviens du temps, et du soin, qu’elle avait mis à broder son canevas de l’Angélus de Millet, qu’elle avait fait encadrer et accrocher dans le salon, ce qui avait fâché mon père. L’Angélus et ses deux personnages aux épaules voûtées, recueillis sur le panier de pommes de terre, qui masque la première représentation du peintre. C’est sur le corps de leur enfant mort qu’ils se recueillent, en réalité. On comprend alors leur douleur. Millet avait modifié son tableau sur les recommandations de son marchand. C’était sa tristesse, à maman, et son mystère aussi. Qu’est-ce qu’elle cachait derrière son panier de pommes de terre à elle ? Etait-ce pour cela qu’elle déployait ses activités de mère admirable et de bosseuse acharnée ? Le plaisir, ça ne la concernait pas. Quand papa se mit à gagner beaucoup d’argent, jamais elle ne voulut abandonner ses tâches ménagères.

Le jour s’est levé et les oiseaux pépient en une joyeuse sarabande. Antoine pénètre dans le bureau de son père. C’est une pièce intime, et suffisamment vaste pour accueillir des amis, assez haute de plafond, avec des poutres de châtaignier taillées à la main, qu’il entretenait lui-même avec un soin d’ébéniste. Deux grandes fenêtres donnent sur un jardin. Au mur, des étagères pleines de ses livres. Le vieux fauteuil-club, d’un cuir tout craquelé, est recouvert du plaid qu’il lui a rapporté d’Ecosse. Au mur, quelques photos de grand format, encadrées avec soin. Son œil accroche le visage d’une vieille femme au visage marqué de profondes rides. Sa bouche est ouverte comme si elle chantait. En arrière plan, un garde armé d’un fusil Kalachnikov. Son regard dit qu’il ne sait pas quoi faire. Va-t-il la chasser d’un coup de crosse, va-t-il la laisser tranquille ?

Il s’assoit dans le fauteuil de cuir noir. Ouvre le premier tiroir. Une autre photo. Son père accompagné d’une femme plus jeune que lui, légèrement de profil, les cheveux relevés en chignon, maintenus d’une pique, quelques petits cheveux follets et noirs qui dansent sur sa nuque. Robe noire, longue, décolleté profond, un rien troublant. Un collier de perles rouge grenat. Bas noirs, escarpins. L’homme le regarde. Elle lui sourit d’un sourire tendre. Elle a la posture des danseuses de Séville. Cette sorte de cassure au niveau de hanches, qui renforce la chute des reins, allonge les jambes dans l’attente d’un frappement du talon. Au dos de la photo, une mention manuscrite : Voyage à Rome. Sous la photo, des lettres, d’une écriture fine et ciselée, avec quelques ratures comme autant d’embellissement. Des lettres écrites sur des formats 21 X 29,7, soigneusement pliées en deux et recouvertes d’un bristol orange ou rouge. Tiroir du dessous. Un dossier. Des tracts. De l’histoire ancienne, la campagne législative de 1978 :  » La défense de la famille et de la propriété face à l’anarchie collectiviste et au relâchement des mœurs.  » Un dessin, à l’encre de Chine, la représentant, signé de sa main. Il dessinait, se dit Antoine, tandis qu’une brume d’émotion le saisit.

Ils sont juste à l’heure du rendez-vous. Une fillette de six, sept ans, pointe son petit nez hors du salon d’attente. Le notaire les fait entrer immédiatement. C’est un homme d’une cinquantaine d’années, aux petites lunettes fines, à la calvitie prononcée, plutôt grand. Il est vêtu d’un costume d’alpaga gris et d’une cravate rose saumon. Ils s’assoient sur des sièges Louis XV. Adèle s’est installée sur la bergère. Elle a posé son sac, se mouche bruyamment. Philippe est toujours aussi raide. La femme plus âgée est la mère. Elle se tient droite et digne. Antoine se sent soulagé. Autant en finir avec le partage. Il sent qu’Adèle n’est pas bien. Philippe est toujours aussi silencieux, ce qui ne présage rien de bon.

Le notaire ouvre le dossier, en sort un document dont il fait la lecture :

 » Madame Veuve Du Sénéchal, vous bénéficiez de la jouissance de votre appartement parisien. Pour ce qui est des autres biens, je rappelle qu’ils étaient au nom seul de votre époux, étant mariés sous le régime de la séparation de biens, les volontés du défunt sont les suivantes, sous réserve des taxes de l’Etat :
A madame Du Sénéchal, l’appartement de Chamonix
A monsieur Antoine Du Sénéchal, l’appartement de La Rochelle
A monsieur Philippe Du Sénéchal, l’appartement du boulevard Voltaire.  »

Le notaire marque un temps d’arrêt, semble reprendre son souffle.

 » et la maison de Mesquer  » se demande Adèle ? Le notaire tripote ses lunettes, les remet sur son nez.

 » La maison de Mesquer à Mademoiselle Annabelle Guillaumet, fille naturelle de monsieur Pierre Du Sénéchal, feu votre mari et père, et de mademoiselle Ornella Guillaumet.  »

Adèle reste bouche bée. Madame Du Sénéchal est imperturbable. Philippe s’agite sur son siège. Il croise et décroise ses jambes. Antoine sourit légèrement. Il repense aux campagnes électorales de son père. La famille, rien que la famille. Il avait eu besoin de cette deuxième famille. Il avait du être attentif à cette femme et cette enfant.

« Si vous voulez bien, je vais faire rentrer mademoiselle Guillaumet et sa fille. »

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