Ana

de Cécile Chevallier

Jeudi 12 novembre
Le bon Docteur Walter vient de quitter la maison. Il est comme sorti d’un livre : ses mains fines et blanches se déplient précisément tandis que sa longue mèche blond roux s’agite pendant la consultation. Il « réfléchit », il se tient la tête dans les mains, souffle, se lève, fait quelques pas, se rassied : « Ma décision est prise, je vous hospitalise ». Il faut que le bon docteur Walter déguerpisse s’il ne veut pas être réduit en charpie. La haine que j’éprouve donne le vertige et me fait hésiter entre la rage d’aller aux urgences et celle de renoncer à le tuer. Le tuer me soulagerait et c’est chose remise à la prochaine fois. Ce bon petit docteur Walter est consciencieux ; sa particularité est l’exaspération qu’il provoque : sa mallette, ses doigts blancs effilés, ses lunettes cerclées, ses yeux d’écureuil, son costume à la Sherlock Holmes, il ne lui manque plus que le célèbre chapeau, la fine moustache, la sympathie en moins. Bon, petit, docteur, Walter ou non, me voilà à l’horizontale dans une ambulance qui file aux urgences.
Cinq heures plus tard, je suis au 2ème étage d’un service non identifié. Une forme recroquevillée, quasi inerte fait face à mon lit. Je m’installe silencieusement sous réserve que la potence qui me suit veuille bien rester en place et ne pas glisser. Une poche gonflée à craquer remplit mes veines d’un produit qui s’écoule. Observer cette énorme poche se vider peu à peu de sa substance est une distraction de taille ; plus de cinq heures s’écouleront avant qu’elle ne devienne un sac tout plissé, honteux de sa difformité. Fermer les yeux. Se reposer, s’abandonner, ne plus penser, être prise en charge. Je suis fichée, enregistrée : mon sac lui-même est code-barré et devient de ce fait un objet hospitalier. Mes paupières brûlantes baissent pavillon et laissent place à des armées de fourmis géantes qui me parcourent le corps, à moins que ce ne soient des grues qui soulèvent mes jambes et laissent des coureurs cyclistes pédaler sur mon ventre.

On me parle, je crois. La forme inerte dans le lit d’en face se redresse, un torse d’une femme âgée aux cheveux blancs accompagné d’un beau regard perçant : Bonjour Madame. Mon « Bonjour » plus flou fait écho à l’irruption humaine dans l’espace minuscule. Elle est recroquevillée sous les draps jaune et bleu de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris. Le néon du plafond joue son rôle impitoyable de projecteur aveuglant, au cas où la médecine aurait raté une anomalie. A mon tour, je plonge dans la lagune jaune et bleue, fais des loopings insensés, vois arriver et repartir des sirènes quasiment toutes les heures. Les créatures étranges ne se lassent pas d’aborder l’île nouvelle émergeante. J’ai perdu pied. Fait-il nuit ?

Vendredi 13 novembre
Il est à peine six heures du matin que la petite forme marche dans la chambre. Elle a mis des chaussons bleu ciel et se dirige en potence vers les toilettes. Furtivement, elle me jette un coup d’œil : « Bonjour Madame, ça va ? Vous avez pu dormir » ? Italienne, espagnole ? Elle n’a pas la même tête debout. Elle est toute menue. Elle a un sourire ravissant et sa voix est d’une douceur incroyable.
– On parlera tout à l’heure, si vous voulez bien ?
Je réponds oui même si je n’ai pas vraiment compris la proposition. Je ne veux pas la contrarier, cette jolie dame. J’entends des bruits d’ablution infinis autour du minuscule lavabo. La dame en ressort toute pimpante et roule son engin. Elle a dit « On parlera tout à l’heure si vous voulez ». Moi, je suis prête. Son accent est fort.
– Vous êtes espagnole ?
– Cubaine.
Sans attendre davantage, la jolie dame se met à parler.
Ma mère est espagnole et mon père français. Mon père, ingénieur dans les aciers, rencontre ma mère à Santander. Elle est tellement belle que mon père la suit pendant des mois dans la ville avant de la demander en mariage. Ils partent à la Havane. J’ai quatre ans quand nous arrivons et que nous prenons la nationalité cubaine. On avait une belle maison, mon père avait un bon travail, nous étions heureux. La santé psychologique de ma mère s’est très vite dégradée, elle est devenue insupportable, surtout avec moi, sa seule fille. Un jour, elle a voulu me jeter du haut du balcon et les voisins étaient là heureusement, sinon je serais morte.

C’est l’heure des soins ! La jolie dame me fait signe qu’il y a interruption dans le récit mais que si je suis toujours là, elle poursuivra.
Il y a quelques heures, je ne la connaissais pas, ce n’était qu’une petite forme recroquevillée. Les premières choses qu’elle m’a dites sont tellement vivantes et soudaines dans l’univers bleu et jaune de l’hôpital que je sais que je vais continuer à l’écouter.

Je vais mourir bientôt, poursuit-elle, mais je veux dominer mon mal, tout au moins un court moment. Sa détermination est totale, son ton définitif, presque dur, efficace et sans appel.
– Vous n’êtes pas fatiguée ? Vous avez mal ? Ca vous intéresse ? Je vous fatigue ? Je trouve que vous écoutez bien, c’est joli pour moi.
Je secoue la tête, la jolie dame continue :
A quatorze ans, un beau matin, je n’ai plus pu parler. Aucun son ne sortait de moi. Mon père a bien voulu appeler un médecin qui ordonne aussitôt de m’éloigner de ma famille, il dit que c’est psychologique. Mon père avait depuis longtemps renoncé à sa femme, partait très tôt le matin, rentrait tard le soir, avait des maîtresses et ne s’occupait pas de moi, ni de mes frères. Me voilà partie à Ottawa, dans un pensionnat que dirigeait un ami de mon père. Il disait que je serais bien accueillie, bien traitée, comme une fille. J’y suis restée quatre ans. J’y ai suivi ma première thérapie là-bas, ce qui m’a permis de retrouver la parole, entre autres. Pendant ces quatre ans, pas un mot, pas une lettre, pas un téléphone, pas un seul paquet à Noël, rien. Je n’ai eu aucune nouvelle, de personne. J’ai cru mourir mais c’était moins pire que de vivre à la Havane avec ma mère.

C’est maintenant la visite des médecins, la longue cohorte des hommes et des femmes en blanc : étudiants, stagiaires, infirmières, aide-soignantes, internes se faufilent, soulèvent les draps, posent des questions molles, notent des réponses puis s’en vont comme ils sont venus, parlant entre eux à voix basse.

– Vous êtes fatiguée ? Si si si, je le vois. On se parlera plus tard.
D’accord, jolie dame, tout à l’heure. Pourquoi me raconte-t-elle tout cela ? Je sens bien que ce n’est pas pour se déverser, encore moins pour se distraire, alors pourquoi, pourquoi moi ?

– Mais alors, quand vous êtes revenue du Québec, que s’est-il passé ?
– Je n’ai pas eu le droit d’aller à l’université, il fallait que je reste à la maison, que je ne sois pas trop évoluée ni autonome, que je puisse rendre des services et rien que cela. J’ai réussi à travailler dans une compagnie d’assurances de la Havane. Je me suis retrouvée un jour en prison, dénoncée à tort par une collègue communiste. J’aurais dû être fusillée mais au dernier moment, gracias a Dios, un ami de mon père m’a sauvée. Et puis ma mère est tombée malade ce qui m’a obligé à lui apporter chaque jour ses repas car elle ne supportait pas la nourriture de l’hôpital, tout cela pour que je ne puisse pas m’émanciper.
Un matin, j’en ai eu assez. J’ai mis en vente tous les meubles de la maison, tous, vous m’entendez. Il ne restait même pas les matelas. Tout a disparu en une seule journée. Quand mon père est rentré le soir, il n’a rien dit. Je lui ai donné l’argent de la vente. Il n’a rien dit. Ca a été pour moi le plus pur et grand signe de folie. Personne n’a jamais rien dit de ce que j’ai fait et nous sommes partis vivre à l’hôtel. Ma mère l’a su et elle non plus n’a jamais rien dit.

La jolie dame s’appelle Ana.

Samedi 14 novembre
Comment ça va ce matin, Ana ?
Mon mari va venir me voir. Je ne vous ai pas dit que j’avais un mari. Je n’ai pas d’enfants, je n’ai pas pu en avoir.
Elle raconte alors qu’elle a connu son mari à Cuba, à la Havane. Il est franco-suisse. Ils se rencontrent par hasard, ils se plaisent et partent vivre ensemble jusqu’à l’affaire de la baie des cochons où là, ils doivent tout quitter sur le champ pour aller vivre à Miami, en Floride. Je me disais qu’elle avait des habitudes américaines, elle emploie des mots anglo-saxons avec l’accent espagnol. Et puis après huit ans à Miami, ils partent vivre à Trinidad, en Israël, à Saint-Domingue et enfin ici à Paris. Elle a froid à Paris, elle ne s’y plaît pas.

Dimanche 15 novembre
– Et vous, vous avez un mari ?
– Oui, j’ai un mari. Il vient aujourd’hui.
– Ah bon ! Je suis contente de le connaître. Qu’est-ce qu’il aime ? La musique, le piano ! Et dire que je jouais Granados et Albéniz !
– Vous allez pouvoir parler de musique avec lui.
– Vous savez, je vais vous dire quelque-chose. Si je ne guéris pas avec le nouveau traitement, j’ai réservé une place dans une clinique en Suisse. Vous savez, par mon mari, je suis suisse et je peux le faire. Vous m’entendez ?

Je vous entends. Vous ne voyez pas bien de votre lit mais j’essuie des larmes qui coulent. Vous ne voyez pas que ces trois derniers jours, j’ai vécu avec vous, je sais beaucoup de vous et vous dites que vous allez sans doute choisir de mourir. Même si cela ne fait que trois jours, Ana, je vous aime un peu, je vous aime déjà. Je m’entends dire cela, pourtant la fièvre est tombée, je ne dis que ce que je ressens, je l’aime cette jolie dame, fière, courageuse, formidablement intelligente et déterminée.

Te cariňo, te cariňo mucho, j’ai beaucoup d’affection pour toi, me dit-elle au téléphone. Je suis sortie de l’hôpital depuis trois jours et je l’appelle chaque soir, au moment où je sais qu’elle est débranchée de son traitement, qu’elle a fini de dîner, que son mari est parti et qu’elle s’est lavé à grande eau, dans le petit cabinet de toilette attenant. Je connais le moindre de ses mouvements, j’ai tout observé, tout étudié, son rythme, ses habitudes, ses chaussons assortis à ses « top » comme elle dit. J’y pense, j’ai envie de la voir, de lui parler, de l’écouter. N’est-ce rien d’autre qu’une rencontre ? C’est une rencontre, une rare, une à laquelle je ne m’attendais pas. Ce n’est ni ma mère, encore moins une vieille dame exquise, c’est une personne que j’ai aimée au premier regard.

Jeudi 20 novembre
Je suis retournée voir le bon docteur Walter dans son cabinet. Il m’a examinée avec soin derrière une grosse loupe. Il avait toujours ses petits yeux d’écureuil. Il s’est rassis, s’est mis la tête dans la main et a murmuré : « Laissez-moi réfléchir ». Et puis il a dit : « Il n’y a rien à faire ». Je suis repartie lentement chez moi. Je l’aime bien ce bon docteur Walter. S’il n’avait pas tant réfléchi, je n’aurais pas rencontré Ana.

Sortons nos livres et nos stylos.
Ce sont nos armes les plus puissantes.
Malala devant 500 jeunes à l'ONU

Bulletin de l’Atelier

Textes.net partage

Textes.net partage